Historique du bracelet

Je n'avais que 11 ans lorsque j'ai participé à une campagne de "Parlons en français" à l'école De Mazenod, rue Main à Ottawa. Les écoliers qui s'engageaient à parler le français recevaient un petit ruban apposé à leur blouson au moyen d'une épingle à ressort, pour chaque semaine pendant laquelle personne ne les avait surpris à parler en anglais dans la cour d'école; à chaque semaine, on échangeait ton ruban pour un nouveau d'une autre couleur. La couleur indiquait le nombre de semaines pendant lesquelles tu avais relevé le défi avec succès. Surpris à parler en anglais, tu tombais d'une couleur, un peu comme le jeu du serpent et des échelles, sans les échelles cependant. Tu trimais dur pour te rendre à la couleur qui t'offrait une journée de plaisir au Parc Belmont de Montréal pour jouer dans les manèges. On remonte à l'époque d'avant Terre des Hommes! Depuis ce temps-là, j'ai complété 29 ans dans l'enseignement à temps complet, dont 5 au Québec et 24 en Ontario. Pendant ce temps, l'idée de relancer le projet me tracasse ou s'efface. L'espoir fait place au désespoir: comment appliquer un tel principe de récompenses à l'école secondaire, et comment le financer? Les rubans, ça passait bien chez les écoliers, mais comment convaincre les adolescents?

Première tentative d’engagement à la francophonie

Puis en septembre 2003, je rédige un formulaire d'engagement à la francophonie et j'invite mes élèves de l'école secondaire catholique Garneau à Orléans à le lire, le signer et le faire signer par un parent avec l'intention de répéter l'exercice à toutes les rentrées scolaires, question de savoir si les adolescents s'engageaient ou se désengageaient à l'égard de leur langue et de leur culture. Des 55 élèves à qui je lance l'invitation, une vingtaine acceptent de s'engager.

Le fond du baril

Malheureusement, pour toutes sortes de raisons, je ne poursuis pas le projet. En juin 2004, je félicite un groupe de jeunes de 7e année que j'entends parler en français dans un corridor et je reçois la réplique suivante: "Well, it certainly didn't come from us" d'un petit groupe de filles. Sommes-nous vraiment rendus à ce point en Ontario "français"? Je sens qu'il faut faire quelque chose et ça presse plus que jamais, mais quoi faire?.

L’arrivée de l’animateur culturel

L'école Garneau accueille enfin un animateur culturel à temps complet au printemps 2005, M. Claude "Butch" Bouchard, dont la réputation en tant qu'artiste et animateur et passionné de la culture française dans les écoles françaises de l'Ontario n'est plus à faire. Je lui parle du formulaire d'engagement, espérant qu'il puisse le relancer. Il voit d'un oeil positif le projet, mais le lancement et la mise sur pied d'une radio étudiante lui tiennent tant à coeur que le formulaire d'engagement doit attendre. Je reste confiant qu'il y verra un jour. Puis, fin avril 2006, je reçois un bracelet en silicone vert arborant les logos du drapeau franco-ontarien. Il s'agissait d'une initiative des animateurs culturels du CECLF-CE pour souligner la semaine de l'éducation en Ontario. Je le porte fièrement et je remarque que d'autres membres du personnel en font autant. Pourquoi donc ne pas marier le projet d'engagement et la promotion du bracelet? De fil en aiguille, le formulaire subit des modifications et Claude obtient plus d'une centaine de bracelets verts de ses sources privilégiées. Le projet est présenté formellement aux élèves dans chacune des classes, par Claude ou moi-même. On les invite à lire, à signer et à faire signer le formulaire, puis à apporter 1$ à l'école pour l'achat d'un bracelet qui dira clairement aux amis et amies à l'école que: "J'apprécie que tu me parles en français". Pas de bracelet sans formulaire signé.

Impliquer les commerçants dans le projet

Entretemps, Claude et moi sollicitons quelques commerçants de notre région qui savent servir les clients en français et qui embauchent les élèves de l'école Garneau par surcroît. Pourquoi ne pas obtenir des certificats d'achat à faire tirer parmi les élèves qui s'engagent par le formulaire et le bracelet? Nous promettons d'acheter 4 certificats de 30$ et demandons au commerçant d'en fournir 3 autres gratuitement. Ce cette façon, nos élèves iront dépenser chez les commerçants qui nous supportent. Nous nous engageons à obtenir et/ou à acheter 60 à 70 certificats que nous ferons tirer de façon aléatoire à raison de tous les 2 ou 3 jours pendant toute l'année scolaire. Pour environ 1000$ par année, nous rappellerons aux 1100 élèves de porter leur bracelet vert à tous les jours. Pas de bracelet, pas de chance de gagner! On ajoute à cela, que les tirages se poursuivront pendant plusieurs années, et qu'un seul formulaire d'engagement sera suffisant pour garder leur nom dans le tirage des certificats pendant leurs 6 années à l'école Garneau (7e à 12e).

L’engouement des élèves pour le concept

En 12 jours école, nous épuisons notre inventaire de 115 bracelets. Quelques élèves ont même acheté des bracelets pour leurs parents. On promet aux autres élèves une commande de bracelets pour septembre. Ils acceptent d'attendre. Cinq tirages ont eu lieu entre le 25 mai et le début des vacances.

Premier bilan

Début juillet 2006, en vacances, nous faisons le bilan: 110 élèves se sont engagés: ils ont enfin une façon d'afficher leur appréciation de la langue française sans risque social. Nous adoptons une politique : personne ne peut confisquer un bracelet d’un élève qui parle en anglais. Il s’agit d’un processus, pas d’un conditionnement classique. Par contre, le bracelet vert manque de marque distinctive: on ne peut le distinguer des autres bracelets verts qui circulent aussi un peu partout sur la planète. Même que certains élèves portent un bracelet d'un vert quasi identique qui n'a rien à voir avec la francophonie. Il nous faut donc un bracelet aux couleurs du drapeau franco-ontarien et qui véhicule un message percutant, mais non agressant.

La table à dessin s’anime

Les vacances arrivent, quelle excellente occasion pour créer un nouveau modèle. Ma fille Isabelle et moi dessinons un modèle qui subit plusieurs modifications. Les ébauches initiales contiennent des erreurs et certaines de nos demandes restent impossibles à réaliser dans la silicone: la silicone est liquide, les éléments de notre modèle ne sont pas tous compatibles avec la technologie choisie. Je communique avec une vingtaine de manufacturiers dont les représentants et les usines sont à Ottawa, à Toronto, aux États-Unis, en Australie, en Chine et en Europe. Un seul représentant semble capable de reproduire un modèle qui s'approche de notre vision. Nous faisons des compromis, puis plaçons une commande.

Le premier lot : 1000 bracelets

Les bracelets arrivent au Canada le 1er septembre 2006: ils sont très beaux et aussi uniques que chacune des personnes qui le portera. Comme les gouttes d'eau, il n'y en a pas deux pareils dans la commande de mille bracelets du premier lot. Il n'y en aura pas deux identiques parmi les 500 000 autres que nous souhaitons commander d'ici un an, pour que tous et chacun y trouvions notre compte.

Le reste, c'est à chacun de nous d'en faire l'Histoire!

Denis Pigeon